1526–1699
La Hongrie ottomane
Un après-midi d'août 1526 suffit à faire basculer le royaume de Hongrie : après Mohács, le pays vit un siècle et demi coupé en trois, entre sultan, Habsbourg et princes de Transylvanie.
En bref
- Bataille de Mohács
- 29 août 1526 : Soliman le Magnifique écrase l'armée du roi Louis II, qui meurt dans la déroute
- Prise de Buda
- 1541, par la ruse, sans combat
- Reprise de Buda
- 2 septembre 1686, par les armées de la Sainte Ligue
- Fin officielle
- Traité de Karlowitz, 26 janvier 1699
- Héritage visible
- Bains turcs de Budapest, minarets d'Eger et de Pécs, tombeau de Gül Baba
Mohács, la catastrophe fondatrice
Le 29 août 1526, dans la plaine de Mohács, au bord du Danube, l'armée du jeune roi Louis II Jagellon — environ 25 000 hommes — affronte les quelque 60 000 soldats et 300 canons de Soliman le Magnifique. La bataille dure à peine deux heures. La fleur de la noblesse hongroise est fauchée, deux archevêques et cinq évêques tombent, et le roi lui-même, âgé de vingt ans, se noie dans un ruisseau en fuyant. Dans la mémoire hongroise, « Mohács » est resté le nom du désastre absolu ; par une ironie du calendrier, la petite ville est aujourd'hui plus connue des voyageurs pour son carnaval, le Busójárás, dont la légende prétend justement qu'il servit à chasser les Turcs.
Un pays coupé en trois
Le trône vacant, deux rois rivaux se disputent le royaume : Ferdinand de Habsbourg et le voïvode Jean Szapolyai, soutenu par le sultan. En 1541, Soliman tranche à sa manière : ses janissaires entrent dans Buda « en visiteurs » et n'en repartent plus. Pendant près de 150 ans, la Hongrie vit découpée en trois morceaux. Au centre, la Hongrie ottomane, administrée depuis Buda par un pacha. À l'ouest et au nord, la « Hongrie royale » des Habsbourg, gouvernée depuis Presbourg (l'actuelle Bratislava). À l'est, la principauté de Transylvanie, vassale du sultan mais largement autonome, qui connaît son âge d'or sous le prince Gabriel Bethlen (1613–1629) et fait figure de refuge de la culture hongroise et de la tolérance religieuse.
La zone frontière, elle, reste une plaie ouverte : raids, rançons et forteresses assiégées rythment le quotidien. Les campagnes de la Grande Plaine se vident, des villages entiers disparaissent — un dépeuplement dont le pays mettra un siècle à se remettre.
Eger, 1552 : le siège entré dans la légende
Parmi les places fortes qui verrouillent la route du nord, Eger s'offre l'exploit le plus célébré de l'histoire hongroise. À l'automne 1552, le capitaine István Dobó et environ 2 000 défenseurs — soldats, paysans réfugiés, femmes de la ville qui déversent poix bouillante et pierres du haut des remparts — repoussent pendant 39 jours une armée ottomane plusieurs fois supérieure en nombre. Le roman de Géza Gárdonyi, Les Étoiles d'Eger (1899), a fait de ce siège un récit que tous les écoliers hongrois connaissent. La légende veut aussi que les défenseurs aient puisé leur courage dans le vin rouge local : barbes maculées, ils auraient fait croire aux assaillants qu'ils buvaient du sang de taureau — naissance du fameux bikavér, que l'on déguste toujours dans la vallée des Belles Dames. Eger finira tout de même par tomber, en 1596, pour 91 ans. Autre siège entré dans l'épopée : Szigetvár, en 1566, où Miklós Zrínyi périt dans une sortie héroïque tandis que Soliman, vieilli, meurt sous sa tente avant la chute de la place.
1686 : la reconquête
Le reflux commence sous les murs de Vienne, dont le siège ottoman échoue en septembre 1683. La Sainte Ligue, réunie en 1684 sous l'égide du pape Innocent XI — Empire, Pologne, Venise —, passe à l'offensive : le 2 septembre 1686, après un siège meurtrier, les troupes de Charles de Lorraine reprennent Buda et son château, réduits en ruines. Le jeune Eugène de Savoie, présent sous ses murs, écrasera l'armée ottomane à Zenta en 1697. Le traité de Karlowitz, signé le 26 janvier 1699, rend presque toute la Hongrie aux Habsbourg : le pays change de maître plus qu'il ne retrouve son indépendance, ouvrant deux siècles de face-à-face avec Vienne racontés dans notre panorama de l'histoire hongroise.
Ce que la Hongrie garde des Ottomans
L'occupant a laissé des mots (le café, très tôt adopté), des jardins — le tombeau à coupole de Gül Baba, derviche « père des roses » mort en 1541, veille toujours sur la colline aux Roses de Budapest — et surtout des pierres et de l'eau. À Budapest, deux bains turcs du XVIᵉ siècle fonctionnent encore : les bains Rudas, avec leur bassin octogonal sous une coupole percée de verres colorés, et les bains Király et Veli Bej, achevés sous le pacha de Buda Sokollu Mustafa. À Eger, on grimpe les 97 marches du minaret le plus septentrional de l'ancien empire ottoman, à deux pas du château du siège de 1552. À Pécs enfin, la mosquée du pacha Gázi Kászim, devenue église catholique, domine toujours la place Széchenyi — le plus grand édifice ottoman conservé de Hongrie —, tandis que la mosquée de Jakováli Hasszán a gardé son minaret intact.